[Tribune] Le Pacte Dutreil : bouclier de notre souveraineté économique et moteur de l’engagement durable en France

Derrière les débats récurrents sur le pacte Dutreil se joue une question fondamentale : une entreprise familiale doit-elle pouvoir être transmise à la génération suivante sans être contrainte de vendre une partie de son capital pour acquitter l’impôt ? Dans le contexte français, le dispositif apparaît moins comme un privilège que comme une condition de survie économique.

La transmission d’une entreprise est souvent un moment de vulnérabilité, qui peut décider de sa survie ou de sa disparition.

Avec un taux d’imposition sur les successions en ligne directe pouvant s’élever jusqu’à 45 %, l’Hexagone détient un record européen qui transforme chaque passage de témoin générationnel en un périlleux saut d’obstacles financier. Sans mécanisme correcteur, la fiscalité française de droit commun s'avère tout simplement incompatible avec la pérennité du tissu productif national.

C’est pour répondre à ce défi qu’a été conçu le dispositif « Dutreil » : en permettant, sous conditions strictes de conservation des titres et d’exercice de fonctions de direction, une exonération de 75 % de la base taxable, ce régime s’est installé dans notre paysage fiscal comme un outil stratégique permettant de stabiliser l'actionnariat national et garantir la pérennité d'un modèle économique ancré dans les territoires.

L’exception fiscale française : la lourde fiscalité des transmissions

Avec un taux marginal de 45 % sur les transmissions en ligne directe, la France se distingue au sein de l’OCDE comme l’un des pays qui taxe le plus lourdement les transmissions. 

L’Italie applique un taux de 4 % après un abattement d'un million d'euros, la Belgique taxe à 3 % sans abattement, et l'Allemagne propose également des exonérations (jusqu’à 100% sous conditions) pour protéger son « Mittelstand ». Plus radicalement encore, des pays comme l'Autriche, la Norvège, le Portugal ou la Suède ont purement et simplement supprimé toute imposition sur les successions et donations. En définitive, le régime Dutreil permet d’aligner la France sur ses pays voisins, ou a minima de s’en rapprocher.

La pression fiscale des transmissions n'a d’ailleurs pas toujours été aussi forte en France : elle a doublé durant les années 1980, avec un taux marginal passant de 20 % à 40 %, pour atteindre 45% aujourd’hui. Pour les contribuables, l'absence du dispositif Dutreil conduirait le plus souvent à une impasse financière : faute de liquidités pour acquitter l'impôt, ils seraient contraints soit de ponctionner la trésorerie de l’entreprise — réduisant ses capacités d’investissement — soit de céder leurs parts, au profit parfois d'intérêts étrangers.

Souveraineté économique : un bouclier contre le déracinement du capital

L’enjeu du régime Dutreil dépasse largement le cadre comptable et touche la question de l'indépendance économique du pays.

Une récente étude menée par le cabinet Altermind, et préfacée par l’Ansa, démontre une corrélation directe entre la pression fiscale successorale et la perte de contrôle des fleurons nationaux. Entre 1980 et 2010, la part de l'actionnariat étranger au sein des entreprises françaises cotées est ainsi passée de moins de 10 % à environ 40 %, illustrant une internationalisation croissante du capital français.

Face à cette tendance, le régime Dutreil agit comme une force d'ancrage : une analyse économétrique démontre qu’il a permis de préserver entre 19 % et 25 % de l'actionnariat français parmi les entreprises cotées du SBF 120 depuis sa mise en place en 2003 (1). 

En stabilisant le capital entre les mains d'actionnaires familiaux français, le dispositif Dutreil permet donc le maintien des centres de décision sur le territoire national, ou à tout le moins réduit le risque de cession à des fonds d’investissement étrangers et de délocalisation des fonctions stratégiques ainsi que de la recherche et développement.

Le régime Dutreil : un coût pour l’Etat ?

L'une des principales critiques du régime Dutreil porte sur son « coût » pour l'État, passant de 800 M€ à plus de 5,5 Md€ en 2024 selon un récent rapport de la Cour des comptes (2). 

N’oublions pas toutefois que la pérennité d'une entreprise, et son ancrage en France, assure à l'État des recettes fiscales et sociales durables - IS, TVA, cotisations - qui contrebalancent à l’évidence le gain ponctuel d'un droit de succession au taux plein.

Pour autant, dans un contexte de déficit public marqué et de recherche légitime d'économies, il est normal de questionner la pleine efficacité des dispositifs fiscaux de faveur, dont fait partie le Pacte Dutreil.

A cet égard, après de longs débats parlementaires et de nombreuses propositions de réforme, le législateur a récemment fait évoluer le régime pour exclure du champ de l’exonération certains biens considérés comme « somptuaires » ainsi que l’immobilier locatif d’habitation, qui pouvaient jusqu’à présent bénéficier du régime lorsqu’ils étaient détenus par une entreprise et qu’ils représentaient une valeur accessoire.

Cette réforme est saine et devrait permettre de recentrer le régime vers son objet premier, à savoir renforcer le tissu d'entreprises familiales, capables de rivaliser dans une économie mondialisée sans renoncer à leur identité nationale, tout en évitant les effets d’aubaine.

On peut désormais souhaiter que le vent de réforme souffle ailleurs. Les entreprises ont en effet besoin de stabilité juridique, en particulier nos PME et TPE qui n'ont pas toujours les ressources pour intégrer les multiples évolutions du régime et ses nombreuses complexités. Si la pérennité du régime fait aujourd’hui consensus parmi les principales forces politiques (il a en cela survécu à l’alternance politique depuis sa création, il y a un peu plus de 20 ans), il a tout de même connu 17 versions successives depuis sa mise en place...

(1) Les premières pierres du dispositif avaient d’ailleurs été posées dès 2000, sous le gouvernement Jospin

(2) Le niveau de cette dépense publique doit toutefois être relativisé puisque, comme le relève la Cour des comptes, son augmentation récente s’explique par celle du nombre des transmissions et par la présence de « très grosses opérations » sur les années 2023 et 2024, dans une période de crainte d’une réforme d’ampleur à venir du dispositif qui a pu conduire à des transmissions anticipées de patrimoine.

 

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