La frontière entre monnaie institutionnelle et actifs spéculatifs s’efface dangereusement. En remettant en cause le rôle des États et des banques centrales, ces innovations fragilisent les fondements mêmes du système monétaire. Derrière la promesse d’une liberté accrue se profile un danger majeur, nourri par la volatilité, la spéculation et l’absence de cadre souverain.
L’attribut principal de la monnaie
Depuis la naissance de la théorie économique moderne au XVIIIe siècle, les économistes ont considéré la monnaie comme un objet assujetti à leur domaine.
Elle est généralement définie comme une marchandise particulière dont les caractéristiques permettent la mesure de la valeur des autres marchandises, ainsi que leur circulation. L’or et l’argent d’abord purs puis mélangés à d’autres métaux ont ainsi constitué au fil du temps la monnaie utilisée par toutes les sociétés puis, à la suite de la création de la monnaie papier, l’or est devenu la garantie et le sous bassement de l’émission monétaire de tous les États jusqu’en 1970. La monnaie dématérialisée constitue désormais le principal des transactions économiques dans les pays développés.
Si l’on veut bien faire abstraction des discussions relatives à la valeur de la monnaie et aux différents concepts des théories monétaires, nous dirons qu’il est entendu pour l’ensemble des économistes que la monnaie répond à trois fonctions : celle d’unité de compte, celle d’intermédiaire des échanges et celle de réserve de valeur.
La préemption théorique des économistes a occulté la dimension première, proprement institutionnelle, de la monnaie. Car son existence précède largement la naissance de la théorie économique. La monnaie a été créée au 7e siècle avant JC par le roi de l’antique Lydie c’est à dire bien avant que l’on s’interroge sur la richesse des nations et la production des biens et services.
Un équivalent commun
Bien entendu il s’était agi alors de mettre en place un équivalent commun à toute marchandises pour en faciliter l’échange mais pour que cet équivalent monétaire existât encore fallait-il qu’il s’impose à tous par la volonté royale pour être accepté et utilisé.
Cet équivalent se devait d’afficher une échelle de valeurs fixes pour exprimer un prix et permettre de comparer les marchandises pour en faciliter les transactions. De plus - extension non négligeable - cet équivalent, facilement thésaurisable, pouvait être prélevé sous forme d’impôt et assurer ainsi les ressources du roi et de l’administration du royaume.
Cette dimension institutionnelle nous l’avons d’ailleurs observée et vécue lors de la création de l’Euro : les États concernés ont décidé de fondre leur monnaie particulière en une seule et unique monnaie en figeant les écarts de change mutuels existants et en créant une échelle de valeurs fixe sous forme de billets et de pièces.
Ainsi l’attribut principal de la monnaie, quelle que soit sa nomination, réside dans son étroite dépendance à l’Etat ou au groupe d’Etats qui la crée et l’administre et qui exerce à travers elle sa suprématie sur l’activité économique de son territoire voire de sa zone d’influence. L´usage de la monnaie traduit l’acceptation de la souveraineté d’un État ou encore, si l’on veut, le prolongement de la confiance accordée à un État et à sa protection.
Le caractère uniquement spéculatif des cryptomonnaies
La création des cryptomonnaies entend prendre le contrepied de l’attribut de la monnaie institutionnelle que nous venons de rappeler.
Selon leurs concepteurs, les cryptomonnaies doivent être l’émanation d’un accord entre individus libres dont l’objectif est de s’abstraire de l’autorité et du contrôle des États. Au-delà, certains voudrons y projeter la possibilité d’une nouvelle économie faite de circuits courts et indépendants.
Dans ce cadre conceptuel, le privilège de la création monétaire est décentralisé : la capacité de minage individuel d’unités de cryptomonnaies répond à cette aspiration. De la même manière la matérialité des transactions ne se trouve plus dans l’usage d’un instrument préexistant affichant une valeur fixe mais dans le suivi informatique décentralisé, sécurisé et transparent des achats et des ventes successives des unités créées.
La technologie de la blockchain y pourvoit en enregistrant la somme des transactions et en la stockant. La justification de l’existence des cryptomonnaies, leur légitimité est ainsi fondée sur ce procédé et à posteriori.
On notera que l’unité de cryptomonnaie n’affiche aucune valeur fixe initiale. Et l’on soulignera que la justification des transactions est le résultat du seul mouvement interne cumulatif de chacune des unités sans référence à une quelconque contrepartie de biens ou de services.
Cette double caractéristique interdit aux cryptomonnaies de prétendre aux fonctions monétaires d’unité de compte et d’intermédiaire des échanges. Ce sont sans doute des cryptos (au sens grec) mais pas des monnaies.
Un paradoxe de valeur
Les cryptomonnaies n’existent que pour elles-mêmes. Et, paradoxe à relever, la mesure de leur valeur ne tient qu’à leur conversion en monnaie institutionnelle.
Les cryptomonnaies sont ainsi devenues rapidement des actifs, c’est à dire des objets de placement dépendants de la loi de l’offre et de la demande. En ce sens elles représentent des réserves de valeur.
Cependant la valorisation des cryptomonnaies ne repose pas sur une réalité économique mais sur une croyance : celle d’une hausse sans limite. Ce qui leur confère une volatilité extrême. Les cryptomonnaies deviennent ainsi des actifs purement spéculatifs comme ont pu l’être les bulbes des tulipes hollandaises au XXVIIe.
La première cryptomonnaie est le bitcoin, créé en 2009. L’unité était alors proposée à 0,001 $ lors de sa mise en vente… l’unité de bitcoin affiche désormais (février 2026) une valeur monétaire autour de 60 000 $. Cette valeur masque une évolution totalement erratique dont les écarts à la hausse ou à la baisse peuvent osciller brutalement de 30 à 40 % voire plus.
Vers l’effondrement
Cette valorisation et cette volatilité ont été favorisées par la limitation originelle d’émission de bitcoins à 21 millions d’unités ce qui en a organisé la rareté (nous en sommes actuellement à 20 millions). La nature spéculative du bitcoin a été accentuée par l’apparition de fermes à bitcoins qui en achètent et en vendent en quantité suffisante pour configurer le marché à leur gré… Les investisseurs aguerris ont ainsi remplacé les initiatives individuelles.
Dès que la valeur atteinte sera considérée comme optimale et que le bitcoin pourra prétendre au statut de « réserve de valeur numérique » toute vente d’importance contribuera alors à un effondrement du cours….
Les autres cryptomonnaies, bien que moins valorisées, procèdent toutes du même fonctionnement. Et nous ne traiterons pas ici du blanchiment de l’argent sale permis par l’utilisation des blockchains dont l’enregistrement des achats et des ventes d’unités et la provenance des fonds échappe à tout contrôle.
Une nouvelle « famille » de cryptomonnaie a fait son apparition en 2014 : les stablecoins, ce sera l’objet de notre prochaine tribune.
