Finance Responsable - La finance responsable avait une âme... l'a-t-elle encore ?

Il y a des origines qui éclairent mieux que n'importe quelle note ESG. Celle de l'investissement socialement responsable en France en est une. Elle commence non pas dans une salle de marchés, mais dans une congrégation religieuse – et elle pose une question que le secteur esquive depuis des années : investir responsablement, c'est quoi, exactement ?

En 1983, Sœur Nicole Reille fonde avec d'autres congrégations l'association Éthique et Investissement, et lance ce qui deviendra le premier fonds éthique français, Nouvelle Stratégie 50, géré par Meeschaert Asset Management. Le déclencheur ? Une interpellation venue du Brésil où les sœurs locales refusent que les réserves de leurs provinces soient placées dans des multinationales qui exploitaient leurs pays. Cette « gifle », comme Nicole Reille la décrit elle-même, n'a rien d'anecdotique. Elle révèle quelque chose que l'industrie financière a tendance à oublier : les capitaux ont une origine, une destination, et une responsabilité.

La charte d'investissement de ce fonds pionnier comportait une vingtaine de critères – création d'emploi, innovation, conditions de travail, dialogue social, formation, implantation dans les pays du sud, protection de l'environnement. Ce qui est frappant, avec quarante ans de recul, c'est leur actualité. Les questions sur les bonus, les stock-options, le partage de la valeur ajoutée avec les salariés : Nicole Reille les soulevait dès 1983. Ce que la réglementation tente laborieusement d'encadrer aujourd'hui, elle l'avait formulé comme une exigence morale quarante ans plus tôt. Et son choix du financement des sœurs âgées par la capitalisation en bourse servie par l'éthique résonne aujourd'hui avec une acuité particulière, à l'heure où se profile en France le débat sur l'avenir des retraites.

« La valeur d'un investissement responsable ne se mesure pas à sa simple note ESG, mais à sa capacité à peser sur les comportements des entreprises »

J'ai travaillé pendant six ans pour Nicole Reille. Elle m'avait accordé une interview en 2010, disponible sur le blog d'Axylia. Nicole Reille portait alors un regard sans concession sur l'ISR. Si le « placement pur » n'existe pas, un fonds Best in Class doit interpeller les entreprises sur ses comportements et « faire passer des idées ». Ce qu'elle avait initié en 1983 ? « Un petit grain de sable qui a peut-être fait un peu grincer les pratiques du capitalisme » – pas encore un barrage au « capitalisme sauvage, générateur d'inégalités criantes ». « C'est aux actionnaires de les dénoncer. Tant que l'investissement responsable ne leur permettra pas d'être ceux qui exigent des valeurs pour l'entreprise, tant qu'ils ne rechercheront pas la valeur de l'entreprise plutôt que le rendement maximum... tant qu'on n'en sera pas là, l'ISR ne sera pas au point ».

Ce que Nicole Reille avait compris, c'est que la valeur d'un investissement responsable ne se mesure pas à sa simple note ESG, mais à sa capacité à peser sur les comportements des entreprises. Être actionnaire, c'est être propriétaire d'une fraction de l'entreprise – et donc avoir une voix. Cette vision de l'actionnariat actif, du dialogue avec les dirigeants, de l'interpellation sur les pratiques sociales et environnementales, est précisément ce que le mouvement de l'engagement actionnarial essaie de remettre au centre depuis quelques années, avec des résultats encore incomplets.

Quarante ans après la naissance de l'ISR français dans une congrégation du XVIe siècle, quatorze ans après son décès, la question posée par une religieuse économe reste entière : voulons-nous que nos capitaux transforment la société, ou voulons-nous simplement cocher une case ?

La réponse à cette question devrait guider chaque décision d'allocation.

La chronique de Vincent Auriac, président d'Axylia

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