Les gestionnaires ne sont jamais avares de points de vue divers et variés sur les facteurs qui influent sur le comportement des marchés financiers. Dans le flot de leurs récentes prises de position, l’IA tient une place grandissante.
Dans un éditorial, François Monnier, directeur de la rédaction d’Investir, souligne : « L’intelligence artificielle s’immisce partout dans notre vie personnelle et professionnelle. La thématique est même devenue centrale en Bourse depuis trois ans. Elle fait et défait les valorisations et a propulsé Nvidia au commet des capitalisations mondiales. »
Des contraintes de production
Chez Publicis Groupe, l’IA est devenue un moteur de croissance qui a déjà permis de réaliser 2 Md€ de revenus nets supplémentaires. Une firme comme Thales ne compte pas moins de 800 experts en IA. L’an dernier, l’IA a permis à Veolia d’économiser 339 M€ en gains d’efficacité, soit un doublement par rapport à 2024. A court terme, Renault vise un objectif de 1.000 points de contrôle qualité via l’IA par véhicule. D’ici à 2030, Danone aura formé 100.000 collaborateurs à l’IA…
Cette année, fait remarquer Florent Wabont, économiste chez Ecofi, la thématique de l’IA s’est déplacée des « hyperscalers » vers les semi-conducteurs, confrontés à d’importantes contraintes de production face à l’afflux des demandes. L’indice SOX, qui regroupe les plus grandes entreprises de fabrication de puces, progresse de plus de 100 % en un an. Boosté par quelques entreprises liées aux équipements informatiques nécessaires au développement de l’IA, l’indice sud-coréen Kospi s’adjuge aussi plus de 100 % en 12 mois.
« Les dépenses d’investissement dans l’IA, note l’économiste, expliquent une part non négligeable de la croissance du PIB américain. A cela s’ajoutent les effets richesse liés à la hausse des marchés d’actions, susceptibles de soutenir la consommation des ménages. Cette dynamique expose toutefois l’économie américaine à des vulnérabilités en cas de retournement brutal, ce qui pourrait conduire à un ralentissement de l’investissement, une baisse de la consommation et une augmentation du taux de chômage. De plus en plus d’entreprises engagées dans la thématique de l’IA sollicitent le marché du crédit pour financer leur développement. Le recours à l’endettement accroît la sensibilité de l’écosystème IA à l’évolution du coût du financement, donc à celle des taux d’intérêt et… aux décisions des banques centrales ! »
Une nouvelle source de fragilité
Comme il est, selon lui, « impossible » de prédire l’inflexion de la demande sur les semi-conducteurs, la résorption des goulets d’étranglement, la baisse des prix ou la diminution des profits, ni l’ampleur des revenus générés par les entreprises qui commercialisent les modèles d’IA, Florent Wabont préconise d’appliquer un concept « immuable » : la diversification.
Chez BDL Capital Management, Laurent Chaudeurge, membre du comité d’investissement, fait une nouvelle fois preuve d’esprit critique : « L’époque où le déploiement de l’IA était financé sur des capitaux privés est révolue. Pour atteindre les taux de croissance annoncés, les marchés obligataires et actions vont être sollicités dans des proportions jamais vues historiquement. L’accélération des investissements est exponentielle et, à elle seule, explique une grande partie de la croissance américaine actuelle, relève-t-il à son tour. »
Dans la période 2026-2031, Goldman Sachs calcule que 7.600 Md€ pourraient être investis pour construire l’écosystème de l’IA. Or, entre 1996 et 2000, la bulle « télécom », de triste mémoire, avait mobilisé 500 Md€. Cinq entreprises américaines (Amazon, Alphabet, Microsoft, Meta et Oracle) dépenseraient 6.000 Md$. « En 2027, précise Laurent Chaudeurge, les hyperscalers devraient dépenser 1.100 Md$, soit près de 6 à 7 fois plus qu’il y a cinq ans, représentant 3 % du PIB des Etats-Unis. » S’ils souhaitent maintenir la rémunération de leurs actionnaires, ces géants devront émettre beaucoup plus de dette. Résultat : la concentration, qui était déjà une source de fragilité pour les marchés actions, pourrait le devenir pour le marché obligataire.
« L’IA agentique, véritable système intelligent autonome, commente Pierre Pincemaille, secrétaire général de la gestion chez DNCA Investments, a de quoi ravir les utilisateurs qui voient en elle un formidable accélérateur de productivité. Mais il convient également de s’interroger sur les conséquences de son essor, tant son fonctionnement diffère de celui de l’IA conventionnelle. » Avec la montée en puissance des « agents », l’IA passe d’un régime centré sur l’entraînement des grands modèles de langage à celui de l’inférence. Un changement qui est à l’origine d’une « fabuleuse » expansion de la demande de puissance de calcul. Les introductions en Bourse de SpaceX, OpenAI et Anthropic représenteraient 200 Md$ d’actions nouvelles, soit plus de quatre fois la taille moyenne annuelle du marché américain des IPO, tous secteurs confondus.
Une addition salée pour les consommateurs
« Les flux de trésorerie des hyperscalers, indique l’expert de BDL Capital Management, ne suffisent plus : capter l’épargne des marchés cotés devient indispensable, via plus d’obligations et plus d’actions en circulation. » Les Etats-Unis utilisent la suprématie de leurs marchés financiers pour attirer les investisseurs étrangers, financer leur infrastructure IA et renforcer leur domination sur l’économie mondiale. Allant même jusqu’à assouplir les règles des indices pour que la gestion passive participe rapidement aux introductions en Bourse, alors que le poids des Etats-Unis dans le MSCI World est déjà proche de 75 % !
« Dans cette configuration, poursuit le professionnel, les puces mémoire (DRAM) semblent être le détroit d’Ormuz de l’industrie de la tech. Ce sont les produits pour lesquels le déséquilibre entre l’offre et la demande est le plus aigu. Si l’on ajoute à cela la structure oligopolistique de la production, tous les éléments sont réunis pour une situation de hausse des prix inédite : + 260 % sur un an ! » A l’autre bout de la chaîne, l’addition est « salée » pour les consommateurs de produits Apple et Microsoft, qui devront payer entre 15 % et 30 % plus cher pour jouer sur une console Xbox ou regarder leurs séries préférées sur une tablette iPad.
De nombreuses études, « plus ou moins alarmantes » sur l’impact de l’IA dans le marché du travail ont été publiées. Il faudra probablement attendre plusieurs années pour avoir le recul nécessaire sur les pertes d’emplois liées aux agents. A plus court terme, fait encore observer Pierre Pincemaille, le problématique des sociétés du secteur est tout autre : la rareté de la main-d’œuvre qualifiée. »
Chez WisdomTree, Baoqi Zhu, associate director, quantitative research & multi asset solutions, estime que l’Europe ne deviendra peut-être pas « autosuffisante » du jour au lendemain, mais la direction est claire : « Si elle souhaite disposer d’un meilleur contrôle sur les capacités de l’IA, la région doit renforcer les infrastructures de cloud, de calcul et de centres de données sur le sol européen. » L’objectif est au moins de tripler, d’ici cinq à sept ans, la capacité des centres de données dans l’Union européenne, en misant sur un accès facilité à l’énergie, aux terrains, à l’eau et aux financements. »
Des investisseurs plus sélectifs
Si l’IA est entrée dans une nouvelle phase, toutes les entreprises n’en profiteront pas de la même manière. Au deuxième trimestre, l’IA est restée le principal moteur des marchés actions. Les investissements massifs dans les centres de données, les semi-conducteurs et les infrastructures continuent de soutenir la croissance des entreprises concernées. D’après David Mellul, directeur général de Varenne Capital Partners, le marché semble cependant passer à une nouvelle étape : après une première vague largement portée par les géants technologiques, les investisseurs se montrent plus sélectifs, en accordant une importance croissante aux fondamentaux des entreprises.
« Au cours du trimestre, rappelle le stratège, les grands gagnants ont été les fabricants de puces mémoire, dont les résultats ont été propulsés par une demande toujours plus soutenue des centres de données, avec en toile de fond une offre insuffisante qui a fortement soutenu les prix. Dans ce contexte, Nvidia et ASML restent deux valeurs à suivre de près. La trajectoire de Micron Technology est également à saluer, avec un titre qui a gagné 200 % depuis le début de l’année, grâce à une amélioration spectaculaire des fondamentaux. »
Le bénéfice net trimestriel de cette société a été multiplié par 14, porté par l’explosion de la demande en puces mémoire à haute bande passante, devenues un composant critique des infrastructures d’IA. Dans un marché où l’offre reste contrainte après plusieurs années de sous-investissement, David Mellul considère que le potentiel de création de valeur demeure « robuste ». La même logique prévaut pour Prysmian, leader mondial des câbles électriques. Pour sa part, sur le Vieux Continent, Baoqi Zhu (WisdomTree) croit, en outre, à Nexans, NKT, Siemens Energy, ACS, Skanska, Schneider Electric, ABB et Legrand.
ML
