Derrière la promesse technologique des stablecoins se dessine une remise en cause silencieuse du monopole monétaire des États. Présentés comme des instruments modernes et stables, ces actifs numériques reproduisent pourtant les fonctions de la monnaie sans en assumer les contraintes institutionnelles, réglementaires ni les risques systémiques.
Nous l’avons souligné lors de notre précédente tribune, la monnaie est née dans l’antique Lydie au 7ème avant JC, bien avant les théories économiques qui l’ont, de fait, annexée à leurs concepts.
il s’était agi alors de mettre en place un équivalent commun à toute marchandises pour en faciliter l’échange mais pour que cet équivalent monétaire existât encore fallait-il qu’il s’impose à tous par la volonté royale pour être accepté et utilisé.
La dépendance de la monnaie à l'Etat
Cet équivalent se devait d’afficher une échelle de valeurs fixes pour exprimer un prix et permettre de comparer les marchandises pour en faciliter les transactions.
Ainsi l’attribut principal de la monnaie, quelle que soit sa nomination, réside dans son étroite dépendance à l’Etat ou au groupe d’Etats qui la crée et l’administre et qui exerce à travers elle sa suprématie sur l’activité économique de son territoire voire de sa zone d’influence. L´usage de la monnaie traduit l’acceptation de la souveraineté d’un État ou encore, le prolongement de la confiance accordée à un État et à sa protection.
Si l’on veut bien faire abstraction des discussions relatives à la valeur de la monnaie et aux différents concepts des théories monétaires, nous dirons qu’il est entendu pour l’ensemble des économistes que la monnaie répond à trois fonctions : celle d’unité de compte, celle d’intermédiaire des échanges et celle de réserve de valeur.
C’est à l’aune de ces trois fontions qu’il faut comprendre la monnaie. A la suite des cryptomonnaies sont apparus en 2014 les stablecoins.
La désutilité économique et le danger des stablecoins
L’imagination débridée des financiers a fait naître les stablecoins censés allier la « souplesse » des cryptomonnaie à la limitation de leur volatilité intrinsèque. Les stablecoins sont des monnaies numériques adossés à des actifs considérés stables et pour ce qui nous occupe, principalement adossés à des monnaies institutionnelles.
Le principe de leur création est la correspondance stricte entre l’unité de monnaie institutionnelle et sa réplique numérique : 1 stablecoin $ = 1 dollar et cette parité doit être maintenue en tout état de cause et pour toute conversion. Comme pour les cryptomonnaies, leurs émissions reviennent à des émetteurs privés et leur gestion et justification sont assurées par la technologie de la blockchain.
Au-delà de l’attrait de la nouveauté, du contournements fiscal permis sur les transferts internationaux et d’une vocation de passerelle entre cryptomonnaies et monnaie quelle est l’utilité des stablecoins et leur intérêt économique ?
Une pseudo banque centrale...
Pour le préciser prenons l’exemple des stablecoin dollar. Les émetteurs privés qui sont des sociétés commerciales perçoivent des dollars et émettent en contrepartie des stablecoins… que font-ils des dollars reçus ?
Ils les replacent en Bons du Trésor américains pour bénéficier d’une ressource rémunératrice et rapidement retransformable en dollar. Au passage, le Trésor américain ne peut que s’en féliciter.
Les émetteurs géreront ensuite leur stock de dollar de façon à répondre à toute demande potentielle de conversion de stablecoin en dollar. Ils devront aussi s’assurer, sur le long terme de la stricte parité entre le dollar et le stablecoin. Ils suivront donc l’évolution du dollar en régulant leur offre numérique pour éviter toute déconnection de valeur.
... Sans encadrement ni contrôle
On remarquera ici que ces émetteurs privés endossent de fait un double rôle : celui d’une pseudo « banque centrale » parallèle créant des répliques numériques de dollar et celui d’une banque commerciale soucieuse de son bilan et de ses emplois.
Mais, à la différence du système bancaire institutionnel, ce double rôle n’est encadré par aucune réglementation ni soumis à aucun contrôle adapté. Pas d’exigence de fonds propres, pas de ratios de liquidité, pas d’évaluation des risques, pas d’organe externe de contrôle etc…
Il est ainsi parfaitement possible de forcer, même légèrement, le cours du stablecoin pour le rendre plus attractif, engranger ainsi de nouveaux dollars, les convertir en Bons du Trésor pour bénéficier de leur taux d’intérêt et viser un confortable profit.
De même, et au-delà il est parfaitement concevable de créer un stablecoin appuyé sur un panier de devises diverses, dont l’évolution dynamique permettrait un meilleur rendement d’ensemble facilitant ainsi son offre, sa vente et les bénéfices à en tirer.
Le risque d'une ruée bancaire numérique
Les stablecoins sont perméables à des manipulations de cours jusqu’à créer les conditions d’un décrochement sérieux du stablecoin avec son référent monétaire.
Le risque d’une ruée bancaire numérique est alors envisageable, entrainant l’effondrement du marché, les lourdes pertes des investisseurs et un choc en retour sur la monnaie support.
Nous assistons de fait à la mise en place d’une sorte de marché de dérivés monétaires numériques dont on peut présumer en retour l’influence néfaste sur le cours et la tenue des monnaies de référence. Cette dérive du virtuel sur le réel nous est d’ores et déjà fourni par les marchés de dérivés des matières premières appelés « marchés papier » qui influencent lourdement le prix et la volatilité des marchés physiques.
Enfin il est utile de s’interroger non seulement sur l’origine très souvent douteuse d’une partie des fonds qui se portent sur les stablecoins ; mais aussi sur le circuit économique qu’ils impriment.
Les fonds sont bloqués sur cette monnaie numérique stérile pour l’économie car inutilisable pour l’investissement dans la production de biens ou de services. En aucun cas ces fonds ne peuvent être transformés en crédits. Tout au plus financent-ils la trésorerie des Etats, en l’occurrence pour le stablecoin dollar, le déficit budgétaire américain.
