Les acteurs mutualistes lorgnent le conseil patrimonial

Dans le paysage français de la gestion privée, les manoeuvres de fusions et acquisitions ne sont plus l’apanage des acteurs historiques du métier que sont les banques et les cabinets de CGP. Depuis deux décennies, des « nouveaux entrants » y ont fait irruption. Parmi les derniers arrivés, les institutions de prévoyance et les mutuelles de santé, qui disposent de gros moyens.

Depuis le début des années 2010, le secteur de la gestion privée s’est profondément transformé en France. Mais c’est surtout le segment des CGP libéraux qui a été boulever­sé avec un important mouvement de conso­lidation, favorisé par son « atomisation », c’est-à-dire le grand nombre de petites struc­tures : selon le Livre Blanc 2025 d’Apredia, qui recense quelque 4 000 cabinets, près de 45 % des CGP travaillent seuls. Les banques de réseaux ou spécialisées ont peu participé à ce mouvement (à l’exception notable de la prise de participation majoritaire de Goldman Sachs dans Crystal en mai 2024), de même que les assureurs, privilégiant souvent des partenariats commerciaux. En revanche, les sociétés de gestion de portefeuille, puis les fonds d’investissement, principalement de private equity, se sont montrés plus actifs, mais doivent aujourd’hui faire face à la concurrence de nouveaux entrants représen­tés par les institutions de prévoyance et les mutuelles de santé.

Trois opérations clés ont eu lieu récemment

En août 2025, le groupe VYV, créé en 2017, surtout présent en assurance santé par le biais d’Harmonie Mutuelle et de la MGEN, est devenu actionnaire majoritaire de Patrimmofi, remplaçant la société de gestion Andera Partners. Ce cabinet, qui conseillait un peu plus de 3 milliards d'euros d'encours en 2025, envisage désormais de franchir la barre des 10 milliards d'ici fin 2029. En effet, les moyens de VYV doivent lui permettre de poursuivre ses opérations de croissance externe (18 acquisitions entre 2022 et 2025) et d’engranger ainsi entre 750 millions et 1,5 milliard d'euros d'encours par an.

En novembre 2025, Malakoff Humanis a pris le contrôle, conjointement avec son entité La France Mutualiste, de 85 % du capital de l’Union notariale financière (Unofi, voir GF n° 367 d’avril 2025) auprès de Financière Thémis et d’Axa France. L’Unofi est spéciali­sée dans le conseil patrimonial et les solu­tions financières et immobilières pour la clientèle des notaires, raison pour laquelle le Conseil supérieur du notariat (CSN) a conser­vé une participation de 15 %. L’opération ajoute plus de 10 milliards d’euros aux encours déjà gérés par Malakoff Humanis et La France Mutualiste.

En décembre 2025, la mutuelle Carac (1,4 milliard d’euros de chiffre d’affaires et 18 milliards d’euros sous gestion en 2024) a annoncé prendre 70 % du capital du cabinet Astoria, cédés par Naxicap. Cette opération a été autorisée en février 2026 et le mois suivant Carac a pris 30 % de la société de gestion Raise, ce qui revient à pénétrer indirectement le marché des cabinets de conseil, compte tenu de l’activisme des sociétés de gestion dans le secteur.

Mais qui sont donc les institutions de prévoyance et les mutuelles ?

Ces deux catégories d’acteurs de la finance présentent de nombreuses différences, mais aussi plusieurs points communs. Au nombre d’une trentaine, les institutions de prévoyance (IP) comme Malakoff Humanis sont des organismes d’assurance qui gèrent surtout des contrats collectifs, souscrits par des entreprises au profit de leurs salariés, dans le cadre d’accords de branches profession­nelles ou de conventions collectives, pour couvrir des risques liés à la personne tels que santé, incapacité de travail, invalidité, dépen­dance, vieillesse ou décès. Elles versent des garanties qui complètent celles de la Sécurité sociale pour protéger le revenu des familles en cas de coup dur.

Historiquement spécialisées en prévoyance collective, les IP ont ensuite ajouté les complémentaires santé à leur offre.

De leur côté, les mutuelles comme VYV ou Carac proposent plutôt des contrats indivi­duels directement aux particuliers, mais peuvent aussi gérer des contrats collectifs. Historiquement, elles étaient centrées sur la « complémentaire santé » (remboursement de soins) avant de proposer aussi des garan­ties relevant de la prévoyance.

Les activités des IP et des mutuelles finissent donc par se ressembler. Dans les deux cas, il s’agit de personnes morales de droit privé à but non lucratif, avec des sociétaires et non des actionnaires, les éventuels excédents servant à la mutualisation, aux réserves et à l’amélioration des garanties.

Néanmoins, leur gouvernance n’est pas la même. Le conseil d’administration des IP est obligatoirement constitué, à parts égales, de représentants des employeurs et de délé­gués des salariés (gestion paritaire). Dans les mutuelles, les dirigeants sont élus par les adhérents (à la fois sociétaires et assurés) selon le principe « une personne = une voix ».

Des statuts juridiques qui diffèrent

Cette différence résulte de leur statut juri­dique : les IP sont définies et encadrées par le Code de la Sécurité sociale, tandis que les mutuelles relèvent du Code de la mutualité. Ces dernières, au nombre d’environ 250 (elles sont souvent constituées sur une base locale ou professionnelle) ne doivent pas être confondues avec les banques mutualistes et coopératives, qui ont un but lucratif et relèvent du Code monétaire et financier, ni avec les assureurs mutualistes qui relèvent principalement du Code des assurances ou du « Comofi » dans certains aspects de leur activité (comme l'assurance vie ou l'intermé­diation bancaire).

Les organes professionnels sont naturelle­ment différents : le Centre technique des institutions de prévoyance (CTIP) dans un cas, la Fédération nationale de la mutuali­té française (FNMF) dans l’autre. Pour autant, sur le plan financier, toutes les IP et toutes les mutuelles relèvent de la surveillance pruden­tielle de l’ACPR, comme les banques et les compagnies d’assurance : elle délivre les agréments, contrôle la solvabilité et la gouver­nance, veille à la protection des assurés et au respect de la réglementation européenne, comme la directive Solvabilité II.

De gros encours encore très concentrés

Certaines IP et mutuelles sont des orga­nismes puissants. Parmi les IP, Malakoff Humanis a collecté en 2024 plus de 36 Md€ de cotisations de retraites complémentaires (plus de 600 000 entreprises clientes et 10 millions de salariés cotisants), AG2R La Mondiale plus de 22 Md€, tandis que Klesia en engrangeait 12 milliards. Les mutuelles sont globalement plus petites, mais le groupe VYV a enregistré en 2024 un chiffre d’affaires de 11,2 Md€, dont les trois-quarts étaient constitués de cotisations d’assurance.

Toutefois, dans les deux cas, ces groupes sont peu diversifiés. VYV, leader en complé­mentaire santé avec 6,3 Md€ collectés, et cinquième sur le marché de la prévoyance avec 1,8 milliard, n’a en revanche réalisé que 161 millions de chiffre d’affaires en épargne retraite sur un total de 8,4 milliards pour la partie assurance. De taille comparable (10 000 salariés et 7,52 milliards de cotisa­tions en assurance), le groupe Malakoff Humanis génère proportionnellement moins de revenus en santé (53,5 % contre 75 % chez VYV), mais davantage en prévoyance (35 % contre 23 %) et surtout en épargne, hors épargne salariale (11,7 % contre moins de 2 %). Cette part reste tout de même modeste et pourrait être développée.

En mettant la main sur des cabinets réputés pour le haut niveau et la stabilité de leur renta­bilité (voir GF n°360 de septembre 2024), IP et mutuelles captent également les encours sous gestion de leurs cibles, et les améliorent en distribuant par ce nouveau canal leurs contrats d’assurance santé, de prévoyance et d’épargne. La stratégie de Malakoff Humanis illustre l’objectif de toucher de nouvelles clientèles (celle des notaires en l’occurrence). Par la même occasion, elles diversifient leurs revenus hors assurance pure. Les cabinets de CGP y voient l’opportu­nité de proposer à leur clientèle une offre élargie et, en s’adossant à des acteurs puis­sants, de faire jouer des synergies propres à améliorer leur rentabilité et de trouver des moyens supplémentaires d’atteindre, par croissance organique ou externe, une taille critique qui leur donnera, entre autres, un meilleur pouvoir de négociation des taux de rétrocession.

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