Pour retrouver notre souveraineté, il est temps de mettre fin à la tyrannie des indices. C’est ce que développe dans une tribune inspirée Laurent Chaudeurge, membre du comité de BDL CM (près de 3 Md€ d’encours sous gestion).
« Depuis plus de décennies, fait observer Laurent Chaudeurge, membre du comité d’investissement de BDL Capital Management, l’industrie mondiale de l’investissement s’est enfermée dans un carcan intellectuel dont elle peine à sortir : Strategic Asset Allocation (SAA), ou allocation d’actifs stratégique. Devenu le standard absolu des grands institutionnels, ce modèle consiste à figer la répartition du capital dans des compartiments étanches (actions, obligations, immobilier), pilotés par des équipes de gestion évaluées par rapport à des indices de référence. »
Des proportions alarmantes
Pensé à l’origine pour apporter de la discipline, ce cadre a progressivement dérivé vers un système « bureaucratique » où, d’après le porte-parole de la société de gestion, l’allocation du capital dépend davantage des pondérations imposées par les benchmarks que de la réalité économique des entreprises. Une déconnexion entre la finance et l’économie réelle qui, aujourd’hui, atteint des « proportions alarmantes » ! A cet égard, le cas du MSCI World – l’indice phare de la gestion mondiale – est une illustration « flagrante » de ce dérèglement. En effet, « par la force des choses », il est devenu un MSCI USA à 75 %, alors que l’économie de l’Oncle Sam ne pèse pas plus d’un quart du PIB mondial.
« Cette situation, souligne Laurent Chaudeurge, n’est pas le fruit d’un choix stratégique raisonné de la part des investisseurs, mais la conséquence mécanique d’une gestion relative qui amplifie ses propres excès. En achetant aveuglément ce qui a déjà monté pour ne pas s’écarter de la moyenne, la gestion indicielle alimente des bulles et délaisse des pans entiers de l’économie mondiale, pourtant porteurs de valeur. Pour l’épargnant, l’écart au benchmark est devenu le risque suprême, alors que la véritable destruction de valeur réside dans ce suivisme passif. »
Or, un « signal faible » vient de se transmuer en « onde de choc » de l’autre côté de l’Atlantique. Les responsables de CalPERS, le plus grand fonds de pension américain, qui est aussi une référence de la gestion institutionnelle planétaire, ont décidé de saborder leur modèle traditionnel pour adopter la Total Portfolio Approach (TPA), ou approche du portefeuille total. Un changement radical de paradigme ! Il ne s’agit plus de se demander qu’elle est la pondération d’un secteur par rapport à un indice, mais de replacer la question de la valeur au centre du jeu. Où chaque dollar a-t-il le meilleur potentiel de rendement absolu pour un niveau de risque donné ?
Une distinction vitale
La TPA rompt avec la logique de silos pour considérer le portefeuille comme une entité « unique et mouvante ». La direction des investissements n’arbitre plus pour coller à une référence extérieure, mais pour répondre aux besoins de performance de ses engagements. « C’est un retour aux sources de l’investissement, se félicite le stratégiste : l’intelligence humaine reprend le pas sur l’algorithme indiciel. » Ce modèle introduit une distinction vitale entre ce qui relève du beta (l’exposition au marché, peu différenciante, que la gestion passive traite à moindre coût) et ce qui relève de l’alpha (le résultat d’un choix affirmé, d’une conviction forte sur la capacité d’une entreprise à transformer son secteur).
« C’est, en somme, affirme Laurent Chaudeurge, la fin de la gestion semi-active et le retour triomphal de la gestion active de conviction. Pour l’Europe, ce virage technologique et intellectuel n’est pas une option. C’est un impératif de survie ! Continuer à piloter l’épargne européenne avec des boussoles indexées sur des indices dominés par des géants technologiques américains est une aberration stratégique. En figeant notre épargne dans des bornes prédéfinies et des indices déconnectés de notre tissu économique, nous privons nos propres entreprises des capitaux nécessaires à leur croissance et à notre autonomie. »
« Il est temps, estime le porte-parole de BDL Capital Management, de passer d’une finance de la conformité à une finance de la responsabilité. » L’Europe a l’opportunité de reprendre le contrôle de son destin financier. L’épargne doit redevenir un outil de puissance et non un flux passif drainé vers Wall Street par des simples effets de structure. Si nous voulons financer notre défense, notre transition écologique et notre réindustrialisation, nous devons briser la tyrannie des indices !
ML
